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  • karine khema

La paix fondamentale (bouddhisme, non-dualité et écopsychologie)

Dernière mise à jour : 19 juin 2023

En réfléchissant au thème de la paix (pour une contribution aux Cahiers du Yoga, édition de septembre-décembre 2022), mon intention était de mettre en mots, pour tenter de la toucher du doigt, cette paix fondamentale qui sous-tend toute notre expérience. Je voulais évoquer ce que nous disent les enseignements millénaires du bouddhisme et de l’advaita vedanta et qui aujourd’hui, encore et toujours, sont le « secret » ouvertement étalé sous nos yeux et dont nos conditionnements sociaux, culturels et les intérêts personnels nous détournent de sa simplicité. Notre attention, constamment séduite par les formes multiples que prend la réalité, s’identifie aux expériences et au ressenti du « je » individuel et elle oublie qui elle est : pure attention, pur sens d’être, sans concept, pur sujet sans mouvement vers un objet, juste ça (et je m’imagine faire un geste dans l’espace, « ça », cet état d’être complètement mystérieux, merveilleux, étrange, indicible qui est l’expérience d’être conscient.e, vivant.e). Nous passons des années, 10 ans, 20 ans, 30 ans, des vies entières à méditer, être en yoga, ressentir ce « vide fertile » comme mon maître Dhiravamsa l’appelait, le connaître et le reconnaître (et pour cause, car c’est ce que nous sommes en essence, au plus intime de soi) et pourtant croire qu’il faille chercher autre chose, un éveil extraordinaire qui nous rendra différen.et, spécial.e, si sage, si compatissant.e pour les autres (et donc si supérieur.e), constamment en béatitude et en état de conscience modifiée et mystique. Oui, nous disons-nous, ce moment était profond, silencieux, hors temps, mais cela ne peut pas être juste cela, cela doit être autre chose, plus ceci, mieux cela. Et l’on poursuit la quête, insatisfait.e, l’attention toujours portée sur quelque objet qui, à partir du moment où il se pose devant nous comme un objet, nous sépare à l’instant du ressenti de pur sujet. Je voulais parler de cette paix fondamentale qui nous traverse, infuse chaque manifestation, chaque pensée, même et surtout celle qui dit « cela doit être autre chose de mieux » et « j’ai perdu mon état de paix » ; mettre en lumière le fait que lorsque vient la pensée que l’on a perdu l’état de silence profond, nous sommes juste à nouveau séduit.e.s et identifié.e.s au contenu fictif de cette pensée. Mais la paix fondamentale, celle d’où émane et qui comprend l’expérience de cette pensée est constamment présente, vibrante, silencieuse, elle est. Il s’agit donc de retourner son attention du dehors au-dedans, ou de l’expression à la source, du concept au sans-mot, du manifesté au non-né ; un changement de point de vue, un déplacement du curseur qui, lorsqu’il est reconnu, conscient, réalisé dit-on, va pouvoir peu à peu se renforcer, se stabiliser, jusqu’à devenir une nouvelle manière de voir et de s’expérimenter. Vide fertile lorsque je ferme les yeux, monde phénoménal des formes, lorsque j’ouvre les yeux ; les deux faces de la réalité qui est une.

Or, pendant le temps de la préparation de ce texte, j’ai lu le livre de David R. Loy, Ecodharma, Buddhist Teachings for the Ecological Crisis qui confronte cette réalisation individuelle de la forme et du vide à notre situation collective, en tant que civilisation humaine au seuil de l’extinction, par la destruction massive de la planète dont nous faisons partie et dépendons. L’auteur montre à quel point, dans le contexte sans précédent de notre crise, la réalisation de la paix, fondée traditionnellement sur un éveil personnel, appelle nécessairement aujourd’hui à un éveil collectif dont l’impact en retour sera notre réveil individuel. L’influence de cet ouvrage a infléchi la direction de mon article et je me devais de le mentionner.

L’être humain, depuis les temps immémoriaux, se caractérise par son désir de bonheur, sa recherche de bien-être et d’harmonie, de paix. Même dans ses comportements les plus consuméristes, belliqueux et égoïste, sa motivation profonde, sous-jacente, est toujours une quête vers le mieux, une projection vers un futur construit de telle manière qu’il remplira pleinement et apaisera le sentiment ontologique de manque. Mais de quel manque s’agit-il ? de quoi parle-t-on ? Nombre de religions, dans leur cosmologie, font référence à des temps où l’homme vivait en harmonie bienheureuse avec les divinités ou avec les forces de la nature. Une séparation ontologique survient, qui plonge l’humanité dans sa condition actuelle. Dès lors, il devient nécessaire et vital d’établir des moyens collectifs et individuels pour établir des relations pacifiées avec les dieux et/ou ouvrir des chemins de transcendance vers la connaissance et la réalisation de la nature de l’être et de son rapport avec le divin. Et ainsi (re)donner du sens à son existence, (re)trouver sa place dans l’univers, se sentir (à nouveau) partie intégrante d’un Tout mystérieux. La perte de l’Union, de la complétude, le sens de la séparation d’avec le monde qui nous entoure, composent le terreau de notre sens du soi : un soi individuel, socialement et culturellement construit, et qui n’a pas de réalité. Les enseignements du bouddhisme et de l’hindouisme, entre autres courants religieux et mystiques, expliquent le lien entre notre identification à un « soi » illusoire fait d’identification à des concepts et des représentations et notre insatisfaction, notre recherche constante de mieux, de plus, nos luttes de préservation, en bref : notre souffrance.

Quel est le message de ces enseignements ? Au lieu de se considérer comme un « moi » individuel qui vit dans un monde fait d’objets et d’autres êtres vivants séparés, dans un temps et un espace donné (vécu comme un donné évident, appris dès notre petite enfance), un pointeur attire notre attention vers un autre point de vue : le ressenti profond de qui je suis. Non pas être quelque chose ou quelqu’un, (je suis ceci ou cela, je suis tel attribut, tel statut), ce qui automatiquement me place dans un rapport duel sujet-

objet, mais le seul état d’être, l’expérience d’être vivant.e, qui ne s’exprime pas en mots, concepts ou images mais s’absorbe en une expérience sans limite de silence et de paix. Là s’ouvre l’éternité dans le présent. Car en effet, et nous avons tous connu, à un moment ou un autre (que ce soit lors d’une pratique spirituelle, devant un merveilleux paysage, en méditation, dans des moments d’amour profond etc.) un instant de plénitude hors-temps, sans pensée ni mouvement mental, qui, à l’instant même où une pensée surgit (ne serait-ce que celle où l’on réalise la particularité de l’instant), retrouve le cours habituel de l’espace-temps. Mais ce possible nous a été révélé et il demeure en nous comme un jalon dans notre quête de bonheur, jusqu’à ce que l’on réalise que ce silence, cette présence nous constitue, en essence. Nous sommes, à la source de notre être, cette plénitude qui est paix fondamentale. Thich Nath Hanh parle de « toucher l’éternité dans la respiration », c’est-à-dire vivre l’éternité faite de joie, de paix, de silence, d’amour dans l’instant présent auquel la respiration nous relie. Or au fond, nous n’y croyons pas. Nous pensons que la paix est une chose extérieure à soi, que nous devons trouver à travers des pratiques (méditation, yoga etc.), des ascèses, des vertus, des acquisitions matérielles, un.une compagnon.agne idéal.e, des enfants, un meilleur travail, davantage d’argent… La plupart du temps nous ne nous rendons pas vraiment compte de cette aspiration hors de soi, car théoriquement, en tant que chercheur.euse spirituel.le nous savons tout cela et y adhérons. Mais fondamentalement, est-ce qu’on y croit réellement ? Cela ne peut pas être seulement tourner son attention vers l’état d’être et s’y abimer ! Il y a toute la vie réelle, pensons-nous, les problèmes politiques, sociaux, familiaux, individuels – cela ne règlera pas les injustices dans le monde que de rester dans notre paix fondamentale ! D’ailleurs au fond, on n’en veut pas vraiment, on est bien trop intéressé.e par toutes les distractions, les préférences, les plaisirs, les histoires… Et pourtant là réside la paix : le mental est laissé à lui-même, les inévitables pensées ne sont pas combattues, le mental et ses idées perdent leur force de séduction ; ils sont tous reconnus pour ce qu’ils sont : des pensées. Et c’est ok. Car les pensées surgissent, nous n’avons pas décidé de leur apparition et nous n’avons que peu de pouvoir sur elles. Nous ne sommes pas responsables de nos pensées, mais nous sommes responsables de notre relation à elles, et c’est cela qui nous ouvre à la transformation (1) : je vois toutes ces pensées avec bienveillance mais je ne m’y identifie pas, je ne les « achète » pas, je ne crois rien de ce qu’elles me disent, leur séduction n’opère pas. Mon attitude est comme celle d’une mère qui accueille et reconnaît les désirs, plaintes et caprices de son petit enfant, sans pour autant y accéder. (C’est l’attitude psychologique qui dit « oui… oui… je comprends, je vois, mais je ne crois rien, je ne m’embarque pas dans cette histoire, qu’elle fasse sa vie, moi je reste là »). Et sous-jacente, en back-ground, là, il y a la paix fondamentale. Sous les pensées, les émotions, les agitations mentales, il y a la paix, toujours (2). Elle est, et prend ma forme. La respiration nous y guide, comme une première manifestation de cette paix, « toucher l’éternité dans la respiration »… Les enseignements de la non-dualité nous décrivent la paix comme un état de pur sujet (nous sommes la paix ou pure conscience) et ils nous montrent comment nos schémas de pensée habituels sujet-objet (je suis ceci ou cela, il y a moi et il y a les autres, je suis en quête de quelque chose à atteindre hors de moi) impliquent immédiatement une séparation et la naissance de la souffrance.

Les réponses bouddhistes et hindouistes à ce défi de l’éveil à ce que nous sommes pointent du doigt cette vérité profonde exprimée par le Sutra du Coeur : la forme n’est rien d’autre que la vacuité. En d’autres mots, aucune expression de la manifestation n’existe en soi et n’a de substance car tout est interdépendant, non-duel et impermanent. Or le Sutra continue immédiatement avec la formule complémentaire : la vacuité n’est rien d’autre que la forme. Il ne s’agit pas ainsi de voir le monde comme une illusion et s’en détacher en m’abîmant dans l’indifférence d’une transcendance spirituelle. Je peux réaliser que je suis la paix silencieuse et sous-jacente qui traverse ce corps-esprit et infuse toute forme, mais puis-je réaliser la paix, seul.e, en transcendant le monde, sans me relier au monde et à sa souffrance ? Puisque nous sommes Un, quelle paix individuelle sans le lien à l’autre qui souffre ? La forme que prend la vacuité s’exprime dans un monde relatif, phénoménal et donc un « moi » relatif (mais sans fondement réel, reposant sur ce que l’on pourrait nommer le vide fertile) agit dans ce monde. Ce « moi » est co-créatif, avec tous les autres êtres humains et responsable de la paix relative dans le monde, à partir de la réalisation de la paix fondamentale (et absolue).

Ces deux aspects de la réalité (la forme est le vide et le vide est la forme), s’ils ont constitué depuis des millénaires le défi de l’éveil pour l’être humain au niveau individuel, prennent aujourd’hui une dimension extraordinaire au niveau collectif, au vu de la crise écologique, sociale et économique de notre planète. Notre paix personnelle, le Chemin qui mène à la réalisation de qui nous sommes et la sortie de la souffrance tels qu’enseignés par le Bouddha, s’ils constituent la base d’où partent les réponses aux problèmes d’une société et d’un monde donnés, doivent aujourd’hui faire face à une situation d’urgence sans précédent qui implique l’être humain au niveau collectif. David R. Loy, dans son livre Ecodharma, Buddhist Teachings for the Ecological au monde et au vivant, les qualités de bienveillance (mettâ), de compassion (karunâ), de joie pour le bonheur des autres (muditâ) et d’équanimité (upekkhâ) – l’équanimité dans notre propos faisant entre autres référence à la présence silencieuse de la paix fondamentale, croissent et s’enracinent du fait de leur engagement aux autres êtres sensibles sur cette terre. Le bodhisattva en outre agit sans attachement au résultat. Quelle que soit l’impossibilité du but à atteindre (et infléchir le cours de notre auto-destruction actuelle en est peut-être bien une) ou le chemin sans fin en perspective, le bodhisattva déclare : les êtres sensibles sont innombrables ; je fais le voeu de les libérer tous.

« Que le voeu ne puisse pas être accompli n'est pas le problème mais le point même. Puisqu'il ne peut pas être atteint, ce que le voeu demande vraiment, c'est de réorienter le sens de sa vie, de passer de la préoccupation habituelle de soi au souci premier du bien-être de chacun. […] Quoi qu'il arrive, nous ne nous décourageons pas - du moins, pas pour longtemps. Nous avons peut-être besoin de quelques respirations en pleine conscience au début, mais ensuite nous nous dépoussiérons et nous nous remettons au travail. C'est parce que ce voeu va au-delà de tout attachement à un accomplissement particulier - ou à une défaite. Lorsque nos efforts sont couronnés de succès, il est temps de passer à la chose suivante. S'ils ne sont pas couronnés de succès, nous continuons à essayer, indéfiniment. Une fois que nous avons réalisé notre non-dualité avec les autres et avec cette magnifique planète qui prend soin de nous tous, nous ne voulons plus rien faire d'autre. Cela devient notre passion et notre joie.(3) »


Vivre tel.le un.e bodhisattva est un travail qui relie et diminue notre sens de la séparation, et en retour, cela accroît notre éveil. Par ailleurs, en plongeant les racines de nos actions dans le silence vibrant de la paix fondamentale, nous permettons aux deux faces complémentaires de la contemplation et de l’action d’être réunies. Ce mariage se nomme l’amour. Et posons-nous la question : qu’y a-t-il aujourd’hui de plus important que cet engagement ?


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(1) Voir Adayashanti, The Direct Way, Sounds True, Boulder, Colorado, 2021, ch.22.


(2) Faute de mieux, le langage dit sous les pensées il y a la paix – ce qui implique une dualité : il y a les pensées et il y a la paix à part ; mais on devrait plutôt dire dans la paix il y a les pensées ou la paix imprègne les pensées ou mieux encore les pensées sont de la paix manifestée.


(3) David R. Loy, Ecodharma, Buddhist Teachings for the Ecological Crisis, Wisdom publ. 2018, pp. 171-172.


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